Objectif 5
Sur cette période, M a choisi 3 histoires dans lesquelles la nourriture est en jeu mais aussi et surtout dans lesquelles des personnages n’anticipent pas ce qu’ils vont provoquer: c’est le cas du chat de la fermière, de l’enfant Jeannot et des 3 amis le cochon, le canard et le chat. Leur trop grande assurance les conduit à l’échec.
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La toute petite dame, Byron Barton, l’école des loisirs.
Dans la mesure où le cadre est une ferme, il vaudra mieux commencer par donner beaucoup de repères aux enfants s’il sont de milieu urbain. En commentant seulement toutes les illustrations (sans se priver de « ça, c’est la maison, ça, c’est la fumée de la cheminée »…) de toutes les pages, les enfants auront déjà une base.
Ensuite, dans une deuxième rencontre, on peut proposer un résumé de cette histoire qui, contrairement à ses apparences, n’est pas simple. On remontre le cadre avec les illustrations et on explique: « cette dame a l’habitude d’aller chercher le lait de la vache pour boire son petit déjeuner, et dans cette histoire, elle va avoir un souci, vous allez voir et comprendre. »
Maintenant la lecture est possible. Lentement, et en montrant ensuite chaque illustration.
Pour savoir ce que les enfants ont compris, on peut leur dire à la fin du travail: « comment ça se fait que la petite dame a chassé le chat et qu’après elle était triste?« Et qu’est-ce qu’elle a fait pour retrouver le sourire?
Toutes les explications seront bonnes.
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La petite poule rousse, Byron Barton, l’école des loisirs.
C’est l’album parfait pour travailler une « théorie de l’esprit » simple mais qui n’est pas explicite dans le texte. C’est donc difficile pour certains enfants. Essayez de le lire lentement, en montrant les pages après chacune de leur lecture, et même quelques explications si besoin. Plusieurs jours de suite. Puis vous pouvez savoir où en sont les enfants en leur disant: « comme je voudrais savoir ce que vous avez compris de cette histoire, je vais vous demander quelque chose mais un par un, parce que vous n’aurez pas tous la même idée. Alors je vous donne tous un dessin à faire et je passe vous dire ma question dans l’oreille et j’écrirai votre réponse pour qu’on voit après toutes vos réponses. Pendant que je passe, vous dessinez. »
Le dessin peut être facilité en leur donnant une feuille sur laquelle vous avez décalqué la fameuse petite maison avec sa cheminée et sa fumée. Les enfants ont à dessiner, à côté, un jour la poule, un jour le canard, un jour le chat et un jour le cochon.
En 4 jours, vous aurez noté toutes les réponses à la question: je voudrais savoir, à ton avis, comment ça se fait qu’à la fin de l’histoire, la petite poule ne donne pas de pain à ses amis, comment ça se fait qu’elle leur dit OH NON! »?
Vous saurez ainsi quels sont les enfants à qui il faudra EXPLIQUER que la poule n’est pas contente parce que ses amis ne l’ont pas aidée à faire tout le travail et qu’elle les punit. C’est la prise en compte des sentiments d’autrui qui est en jeu.
Dans la classe suivie, 8 enfants étaient concernés, les 12 autres ayant répondu « parce qu’ils ont pas été gentils » ou quelque chose d’équivalent, ce qui est la bonne réponse dans l’histoire. Mais on est en milieu plutôt favorisé, ce qui laisse supposer que des adultes ont évoqué cette relation inter-subjective avec les enfants, d’une manière ou d’une autre.
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Je t’ai vu, Mireille d’Allancé, l’école des loisirs.
Ce livre est parfait pour raconter-montrer puis raconter-lire. L’histoire est plus simple que le précédent.
Les enfants trouvent des réponses satisfaisantes à la question: comment ça se fait que Jeannot n’a pas pu donner le gâteau à sa Mamie?
Objectif 6
Je rappelle que l’objectif consiste à munir les enfants, au moins d’une intuition du fait que les signes qu’ils ont l’habitude de voir dans les écrits permettent de retrouver une chaîne sonore, comme quand on leur parle. Ils savent traiter l’oral qui leur est adressé depuis qu’ils sont nés mais ils ne le font pas du tout en s’intéressant aux mots comme le voudrait le Programme 2025. Ils le font en partant du contexte, cette sorte d’enveloppe signifiante qui contient de l’affect et de l’attente.
On va donc essayer de leur permettre de faire quelque chose d’analogue avec l’écrit: au lieu d’attirer leur attention sur ces signes écrits qui se promènent sur les pages (signes extérieurs de l’écrit dans mon livre page 179) on va leur montrer, en production et en réception, que les suites de signes écrits, dans certains contextes, valent des suites sonores, et aucune autre modalité ne le permet. Par exemple, les dessins « ne parlent pas ».
Jusqu’à maintenant, j’ai évoqué des messages et des courriers dans le cadre de cet objectif. Parce que ce sont de bons moyens de montrer des adultes qui « transforment » les suites écrits en suites parlées: par exemple en lisant un courrier dont on connait l’auteur, on « l’entend parler » quand un adulte oralise ce qui est écrit.
On est en milieu de MS et on peut passer à plus difficile.
C’est le jeu que j’ai appelé QUI TROUVE?
L’activité de mise en relation des 2 systèmes va être rendue patente en réception. C’est-à-dire dans des contextes que les enfants connaissent très bien mais en attirant leur attention sur la partie écrite.
Il s’agit d’une sorte de jeu que M présente ainsi:
« Je vais vous demander quelque chose d’un peu difficile mais je sais que vous pouvez y arriver. Voilà 3 livres que vous connaissez très très bien. je vous les ai tous lus plusieurs fois et parfois vous les aviez entendus aussi en petite section.
J’ai choisi des morceaux d’écrit dans certaines pages de ces livres et je vais vous les lire. Il faudra bien écouter parce que je vous demande de trouver dans quel livre de ces 3 histoires j’ai pris le morceau d’écrit ET dans ce livre, dans quelle page je l’ai pris. Et ça fait 2 questions. Si vous pensez que vous savez trouver où j’ai pris ces morceaux d’écrit, vous levez la main. «
Il faut que le démarrage soit facile, avec 3 livres seulement. On pourra leur dire plus tard que c’est plus difficile avec 5 livres, et avec 6…
L’autre choix décisif est le statut de mot-clé dans l’expression retenue. En effet, ce n’est pas du tout la même chose de lire « Prenez un chou » ou de lire « hou ça a l’air bon », qui sont 2 emprunts à la même histoire « Je t’ai vu! ».
Mais si c’est très facile, par exemple « que manges-tu? dit le lapin à la grenouille« , les enfants lèvent vite la main. Quel « chemin cognitif » empruntent-ils pour répondre qu’il s’agit de Bon appétit Monsieur lapin?
Ils entendent une suite sonore, se remémorent la lecture par la maîtresse, « voient » le livre (globalement) dans leur tête et donnent le titre.
On peut considérer que ce travail cognitif relève de l’objectif 5, compréhension de l’écrit. Ils peuvent même trouver la bonne page uniquement avec l’illustration de la grenouille.
Il faut donc être plus astucieux dans le choix des extraits lus afin d’être obligés d’attendre la lecture par l’adulte pour avoir la réponse. On est alors vraiment dans la valeur symbolique de l’écrit.
Par exemple, en lisant « je suis la galette« .
Dans cette classe, les 20 enfants trouvent le bon livre, Roule galette.
Mais pour la question de la page, Paul montre la page de l’ours et Hannah et Pablo montrent la page du loup.
M explique alors: pour savoir qui a raison, il faut que je lise ces 2 pages, là où on voit l’ours et là où on voit le loup…. et elle lit, pour finir par « vous avez tous raison, parce que la galette dit « je suis la galette » 3 fois dans cette histoire. C’est écrit là (M lit), là (M lit), et là (M lit).
C’est ce moment du jeu qui donne sa valeur au jeu.
Objectif 7
Sur cette période, M a choisi de fabriquer la grande histoire, grande épopée de production d’écrit. En MS, elle est possible mais il ne faut pas vouloir un texte parfait, les enfants n’ont pas assez de recul sur la langue pour entendre le possible, le bizarre et l’impossible. C’est justement pour ça qu’on peut commencer en MS. Tout en sachant que la réitération de cette aventure en GS, CP et CE1 est extrêmement bénéfique aux enfants. Ils découvrent peu à peu ce que veut dire « écrire un texte assez long », ce qui n’est pas rien. En effet, sans ces occasions, nombre d’entre eux entendront au collège qu’ils doivent écrire xxxx, sans savoir vraiment ce qu’ils doivent faire.
On se reportera à la description que je fais de cette production longue, pages 205-213.
Dans cette classe, pour rappel en milieu favorisé, voici le texte obtenu. Les traits ——- correspondent aux pages des livres obtenus (titre + 6 pages).
1 Le mariage du prince Philippe et de la princesse Fleur d’Or
Il était une fois une princesse qui s’appelait Fleur d’or. Elle était très belle.
Elle habitait en France dans un château avec sa mère la reine et son père le roi.
Fleur d’or aimait beaucoup les histoires. Son père lui en racontait tous les jours.
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2 Il y en avait une qu’elle aimait beaucoup, elle racontait l’histoire d’un prince charmant qui s’appelait Philippe. Il habitait en Afrique dans une case avec son père le roi et sa mère la reine.
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3 Fleur d’Or était amoureuse du prince Philippe.
Elle décida d’aller le voir en Afrique.
Son carrosse était tiré par plusieurs chevaux.
Dans la savane africaine, les animaux sauvages, les serpents, les lions, les crocodiles ont attaqué le carrosse. Les chevaux ont galopé si vite que le carrosse s’est renversé et s’est tout cassé.
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4 Fleur d’Or est blessée, elle est mordue par les serpents, elle s’est évanouie.
Justement par hasard passa un beau jeune homme sur le dos d’un chameau.
Il s’arrêta, souleva Fleur d’Or, la posa sur son chameau et l’emmena dans sa case.
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5 On la soigna, on lui fit des piqures et on lui mit des pansements.
Fleur d’or se réveilla.
– où suis-je? demanda-t-elle.
– dans ma case. Je suis le prince Philippe. Voici ma mère la reine et mon père le roi.
– je vous aime depuis longtemps et je vous cherche partout.
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6 Fleur d’Or fait un bisou au prince Philippe.
Ils se marièrent et ils eurent beaucoup de petits princes et de petites princesses très mignonnes.
Fin
C’est très intéressant d’étudier cette histoire d’amour, bourrée de lieux communs, et sur le fond et sur la forme. C’est la culture de ces enfants.
On notera l’incohérence d’une histoire dans l’histoire démarrée page 2 et oubliée page 3. Je précise que les enfants ont refusé une modification de ce passage.
Globalement, syntaxe et grammaire sont très avancées pour des enfants de cet âge.
On peut remarquer les formes entendues dans les histoires lues par les adultes: il était une fois, demanda-t-elle, emploi du passé simple.
Et rappelons que les enfants partent en fin de travail avec un « livre » chacun, SANS ILLUSTRATION, et dans lequel ils se repèrent parfaitement, soit pour le raconter à leur famille, soit pour en faire des pseudo-lectures avec suivi du doigt. Tout ça est très positif dans leur conceptualisation de l’écrit.
Objectif 8
M a choisi la deuxième commande d’écriture.
Rappel, il ne faut:
– ni aider verbalement les enfants,
– ni leur donner des outils dans lesquels ils doivent / peuvent aller chercher quelque chose?
– ni leur donner des lettres mobiles,
– ne leur donner aucun modèle.
Vous allez vous intéresser A CE QUE LES ENFANTS SAVENT FAIRE TOUT SEULS.
J’insiste sur cet objectif car je suis ahurie de voir le nombre de sites utilisant mon travail et qui renvoie à l’obligation de toutes ces aides. C’est ne rien faire de l’intelligence des enfants. Au contraire, grâce à tous les moments où vous avez bruité en écrivant, ils vont DECOUVRIR LE PRINCIPE ALPHABETIQUE.
Dans cette MS, M a raconté puis lu une histoire de poulet multicolore qui s’appelle Ticoco. Après plusieurs séances, elle demande aux enfants (tous!) d’essayer de dessiner Ticoco, puis d’essayer d’écrire Ticoco, son nom.
Résultats, avec 20 enfants:
– 3 d’entre eux font le dessin mais ne veulent pas écrire, « parce que je sais pas« . C’est souvent le cas en milieu favorisé quand les enfants ne s’autorisent à faire quelque chose QUE s’ils savent qu’ils vont réussir. Ces enfants vont devenir prioritaires car il faut absolument qu’ils dépassent leur crainte et se mettent à essayer, même s’ils savent qu’ils ne savent pas. Il faut leur expliquer que c’est comme ça pour tout le monde.
– 13 enfants produisent un tracé comportant un encodage du redoublement syllabique (avec soit COCO soit OO). C’est parfait. C’est ce qu’on attend pour tous en fin de GS.
– 4 enfants montrent qu’ils sont sur la bonne voie: parfois ils chuchotent en traçant, parfois ils lèvent le regard pour réfléchir et ils choisissent tous d’écrire en capitales car ils semblent utiliser le bruitage en langage intérieur et phonème par phonème. Tout ça pour dire que le « sonore » est en route. Parfait.



Et voici un autre un grand moment de métacognition.
Regroupement
M1 – aujourd’hui j’ai une vraie question à vous poser. Ca veut dire que je ne sais pas ce que vous allez répondre. Ma question c’est est-ce que vous savez écrire?
Tous – oui!!
M2 – je vais vous le demander un par un et après je vous demanderai encore autre chose. Laura, qu’est-ce que tu sais écrire?
Laura – Papa, Maman et Laura
M3 – parfait. Et toi Solène?
Solène – Maman et Solène
M4 – d’accord. Et toi Pablo?
Pablo – je sais écrire Mami et boum
M5 – super. Alors Laura, explique nous comment tu as appris à écrire Papa?
Laura – parce que je le sais
M6 – alors je crois que ça veut dire qu’elle a regardé quelqu’un qui l’écrivait, qu’elle l’a mis dans sa tête et qu’elle peut le refaire parce qu’elle sait par coeur. C’est ça Laura?
Laura – oui
M7 – et toi Pablo, comment tu fais pour écrire boum?
Pablo – ben ma maman elle m’a fait un modèle et j’ai copié, alors je sais
M8 – alors tous les enfants expliquent qu’ils ont travaillé avec leurs YEUX et qu’ils ont gardé le modèle dans leur tête. Mais il y a une autre façon qui est possible aussi. C’est ce que je fais quand j’écris votre prénom devant vous, je dis Lau, on entend [l] et [o], j’écris la lettre qui fait [l] c’est toujours L, comme ça (trace) et le o de Laura s’écrit avec 2 lettres, a et u, voilà (trace) j’ai écrit [lo]. J’ai travaillé avec mes OREILLES. Alors je crois que vous pouvez essayer d’écrire un mot qui n’existe pas, seulement en écoutant avec vos oreilles et en essayant de l’écrire. Je vais dire « pama », voilà, il faut écrire « pama » au tableau, 2 par 2 et vous ne regardez pas le copain.
Au bout d’un moment le tableau est rempli d’écritures et M dit qu’elle va tout lire. Les enfants rient beaucoup parce qu’il y a beaucoup de « mapa » et de « pama ».
Elle finit par « maintenant, c’est sûr, vous savez que vous pouvez essayer d’écrire en écoutant ce que vous entendez. C’est comme ça qu’on apprend à écrire et à LIRE!!. »
Graphisme
Le grand moment est arrivé pour S’ENTRAINER à écrire son prénom en attaché. Toute la classe VA AIDER chaque enfant à écrire le début de son prénom.
Les conditions de la réussite de cet entraînement sont:
– accepter l’idée que les enfants vont être heureux de TOUS faire le travail en même temps (sans atelier, les séances sont collectives) et pendant longtemps
– tenir le rythme d’une séance par jour chaque matin pendant environ 7 semaines, un début de prénom par séance
– préparer des feuilles avec des lignes (il en faut 16 à 20 par enfant pour la totalité des séances)
– surtout ne pas oublier d’enfant!
Le travail de M consiste, à la maison, à préparer les commandes en triant les prénoms par ce qu’on ENTEND au début de chaque prénom.
Parfois il y a beaucoup d’enfants concernés par le même son initial: A-lexandre, A-lain, A-lice, Ha-kim, Ha-na. Je pense que c’est bon pour les enfants d’écrire tout ça sur une seule feuille car on est dans le principe alphabétique d’abord. Chaque jour, ils retrouvent leur feuille et M explique que « aujourd’hui on entend [a] dans le prénom qu’on va commencer à écrire mais ça s’écrit autrement« .
Parfois il n’y a qu’un seul prénom sur la feuille: Ké- de Kézia. Ce n’est pas gênant, il suffit de valoriser ce travail.
La consigne de départ est très très importante:
« aujourd’hui on va AIDER Raphael à écrire le début de son prénom. (frappé des syllabes) [ra – fa – el]. Le début c’est « ra » et on va tracer la lettre R en majuscule (trace) et on ajoute « a » en attaché pour faire « ra ». Regarde Raphael c’est le début de ton prénom, tout le monde va l’écrire aujourd’hui. Et ça vous apprend à écrire comme les grands. »
¨M le refera lentement au tableau en utilisant les repères que les enfants ont déjà, le point de démarrage, la flèche pour l’orientation. Et plusieurs fois.

Même si les essais ne sont pas parfaits ça n’a pas d’importance, les enfants vont avoir envie de s’auto-entraîner. Prenez l’habitude de valoriser les enfants les moins téméraires. Et ne leur donnez pas de gomme. Expliquez-leur pourquoi. Et montrez-leur qu’ils progressent à chaque séance.
Attention à garder la totalité des prénoms qui n’ont qu’une syllabes: Gil, Marc, Jade.
Attention à écrire sur des pages différentes selon la sonorité et PAS SELON LES LETTRES: on aura, d’un côté Emi et Enéa, et de l’autre, Enzo car on n’entend pas « é » dans Enzo.
Ecrivez-moi pour tous les problèmes que vous allez rencontrer, ça nous fera toutes et tous progresser!
m.brigaudiot@free.fr
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