Chap 2 – Modalités et intermodalités du langage

Il faut que je commence par écarter un malentendu possible: l’oral étant une modalité de l’activité langage qui est absolument décisive dans la vie, je suis bien sûr convaincue que la maternelle doit l’avoir comme objectif majeur. Mais pour que TOUS les enfants acquièrent le langage oral durant cette scolarité de 3 ou 4 ans, on sait ce que peuvent – doivent faire les enseignants. Et il faut continuer à le faire vivre aux enfants. Je vais le rappeler ici.
Ce que j’ai annoncé comme grand changement, c’est le fait d’inventer et conduire des séances spécifiques à cette activité comme s’il s’agissait d’un apprentissage quelconque. C’est ça qui est inutile, voire ennuyeux pour les enfants et pour leur maîtresse.

Rappel des conditions facilitant les progrès de l’acquisition orale entre 2 et 6 ans

Le bien-être des enfants à l’école

Je renoue ici avec un principe de départ que j’ai voulu en travaillant dans PROG (Apprentissages progressifs de l’écrit à l’école maternelle, Hachette 2000). Je l’avais appelé « Etre bien à l’école et utiliser le langage en classe pour dire, pour comprendre, pour réfléchir ». C’était déjà une avancée considérable, à l’époque.


Depuis, les travaux internationaux du CNESCO, coordonnés par Agnès Florin (en ligne, HAL SHS, Le bien être des élèves à l’école et au collège. ValiDation d’une échelle multidimensionnelle, analyses descriptives et différentielles, 2015) ont largement validé ce principe.
En maternelle, pour les activités langagières et cognitives, c’est décisif. La moindre crainte, les incompréhensions, les mauvaises surprises, les faits de langue très différents de ce qu’on dit à la maison, tout ça retarde ou empêche carrément les essais des enfants.
Et je rappelle que les acquisitions des jeunes enfants dépendent de leurs possibilités d’ESSAYER (de parler, de résoudre, de se déplacer,etc).


La liberté de pouvoir dire ce qu’ils veulent
Des adultes qui savent rebondir sur tous leurs essais

à rédiger

Modalités et intermodalités

La notion d’intermodalité associée aux phénomènes de l’acquisition du langage date de travaux des années 80. C’est donc récent, et les découvertes se sont précisées et multipliées au point de devenir aujourd’hui une question de multimodalité.

Dans les années 70 du vingtième siècle, naissent de véritables recherches scientifiques d’étude de la première enfance. « Infancy » en anglais renvoie à la période qui commence à la naissance jusqu’aux premières verbalisations. Et les surprises se multiplient. Par exemple, en comptant les préférences visuelles de bébés âgés de 2 à 3 mois (stimulus de même taille et même forme mais présentant soit des couleurs ou des traits, soit des têtes souriantes), la reconnaissance de formes humaines arrive en premier, devant toute autre perception. Cela signifie que les bébés sont « programmés » pour reconnaître celles et ceux qui vont compter pour eux. Ils sont donc capables d’associer des formes perçues visuellement et des sortes de ressentis. La richesse de ce type de travaux est dans un livre qui existe encore d’occasion, « Le développement psychologique de la première enfance« , T.G.R. Bower, Mardaga, 1977. C’est vraiment éclairant sur le monde des bébés.
Dans cette optique, des travaux vont appeler « intermodalité » le fait qu’un bébé, ou un enfant très jeune, peut, spontanément, mener 3 activités cognitives successives:
– il sélectionne une perception dont il a une expérience passée (par exemple visuelle)

– il l’associe à une perception d’un autre ordre, et présente (par exemple auditive),
– il montre qu’il y a une relation entre le 2 (par le moyen qu’il peut, geste, verbalisation).

On en a un exemple magnifique dans le carnet de Charles, à 21 mois, sur mon site: Un carnet de progrès de 0 à 2 ans.
La mamie de l’enfant lui a appris (répété plusieurs fois) une comptine mimée: le trottoir (doigt sur le front), les lumières (doigt sur les paupières), les gouttières (doit sur les narines), le grand four (doigt sur les lèvres), le tambour zim badaboum zim badaboum (mime battement tambour des 2 mains sur le ventre). Elle l’a fait sur elle puis sur Charles, il a beaucoup rigolé au moment du tambour, et l’a redemandé maintes fois.
Le jour de la vidéo il est debout dans le canapé et fait rouler une voiture un peu partout. A un moment la voiture rencontre un coussin, Charles se met à le toucher, s’arrête, puis sourit en regardant la grand-mère qui filme et dit « aco« , son seul mot pour l’instant, qui veut dire « encore ».
La grand-mère interprète: la sensation d’un coussin qu’on peut taper (perception manuelle 1), va lui rappeler une relation avec la comptine (perception souvenir moteur 2), et il va se débrouiller pour le « dire » à la grand-mère avec « encore » (mot oral prononcé).
On voit la suite sur la vidéo, l’interprétation est bonne, l’enfant va accompagner la comptine dite par la mamie, dans un grand bonheur. Le bonheur est important pour nous parce qu’on peut utiliser la richesse d’une telle activité cognitivo-langagière dans le contexte d’apprentissages à l’école.
Une modalité, en acquisition, est donc une forme de perception: elle peut être visuelle, auditive, motrice.

à suivre

Agentivité

Je rappelle que dans mon travail, pour un petit enfant, être « agent » c’est faire quelque chose qu’il n’a pas l’habitude de faire, qui produit un effet, et qui va être reconnu par un bravo d’adulte.
J’ai mis dans le mot-clé Agentivité de ce site, l’exemple vidéo de la petite chaise poussée par 2 enfants différents, exactement à l’époque du début de la marche, pour tous les deux. C’est un effet moteur « inventé » par des débutants de la marche et c’est un véritable exploit puisqu’ils comprennent vite qu’avec un appui devant eux ils peuvent faire de grands parcours sans jamais tomber. Magnifique. Et après l’avoir fait plusieurs jours de suite, ils se désintéressent de la chaise dès qu’ils marchent plus facilement.
A ce propos, on a dans le livre de Bower que je cite plus, on a une brillante explication , du sourire lié au développement cognitif (vers 8 mois – 14 mois), par opposition au premier sourire déclanché ou sans déclancheur (vers 3 mois). C’est le sourire tardif que je classe dans la satisfaction de l’agentivité. Car par exemple, à propos du bébé qui arrive pour la première fois à faire bouger un mobile avec un pied qu’on lui a attaché à l’objet, l’auteur écrit
les sourires semblent provoqués par la découverte de la relation et manifester le plaisir qu’éprouve le bébé après avoir réussi à détecter ce qu’il faut faire pour que survienne un événement particulier.
Ainsi, la satisfaction est intellectuelle, c’est le bonheur d’avoir découvert quelque chose et d’en contrôler une partie.
Pour ma part, j’ajoute que non consciemment, le « bravo » de l’adulte lui signifie le partage de quelque chose d’important (je suis content et maman aussi).

Je vais donc ici évoquer à nouveau ce que je considère comme la plus belle définition du langage de l’enfant dans l’interaction:

Ce qui permet d’avoir un échange avec un enfant, c’est le plaisir qu’on a, à organiser un affect, autour d’une représentation. Ce n’est pas la nécessité d’un échange d’informations.
Laurent Danon Boileau

Proposition

Changer sa façon de faire la classe, c’est, en plus des habitudes pour l’oral, proposer aux enfants de résoudre des problèmes cognitifs, à leur portée (intermodalité), dans tous les « contenus d’enseignement » de la maternelle, et savoir faire V.I.P.
Les enfants vont « devenir intelligents » en étant heureux d’être les auteurs d’exploits, et ça change l’école.

La maîtresse va être fière de voir les effets de sa pratique en étant heureuse de comprendre aussi bien les enfants.

Voilà une maîtresse heureuse!!!!





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