L’origine de cette réflexion vient d’un constat: les demandes de formation sur l’oral en tant que production verbale, redeviennent très nombreuses en maternelle, alors que les avancées des recherches les plus spectaculaires touchent l’entrée dans l’écrit et la compréhension. Tout se passe ainsi comme un éternel recommencement, quand les collègues demandaient « comment je fais pour faire parler les enfants?« , il y a de ça 10 ans, 20 ans, 50 ans. On a même ces temps-ci des remarques étonnantes qu’on croyait perdues, telles que « mes élèves ne font pas de phrase » ou « ils n’ont pas de vocabulaire« . Que s’est-il passé pour qu’il y ait une sorte de consensus considérant le langage oral comme une production de mots les uns après les autres? Au bout de l’apprentissage, la quantité de mots vaudrait qualité?
Hélas, on trouve littéralement cette caractéristique dans le texte officiel du programme actuel de l’école maternelle. Extrait du B.O. N°41 du 31 Octobre 2024:
« Le professeur s’appuie notamment sur les fonctions cognitives (attention, motivation, mémorisation, etc.) dans les situations d’apprentissage qu’il conçoit pour des enfants entre trois et six ans, dont les capacités cérébrales leur permettent d’apprendre vite et beaucoup. «
Voilà où nous en sommes. Quelques corrections sont nécessaires:
–> le langage oral ne s’apprend pas, il s’acquiert, sans « structuration » de rien, sans effort, dans la relation d’un enfant avec des adultes qui lui veulent du bien.
–> quand il a 3 ans, tout enfant a déjà eu maintes expériences de vie et il sait déjà énormément de choses. Par exemple, comme nous l’a montré Bruner (Cognition 1975), il a fait « disparaître » un objet en le jetant depuis sa chaise haute pour que quelqu’un le pose à nouveau sur la tablette et qu’il puisse ainsi le jeter à nouveau. Sans doute ce jeu lui a permis de dire assez vite « encore« , mot qui appartient très souvent aux premiers mots des enfants francophones. Et sans doute, ont suivi bientôt les énoncés en « veux xxx » qui ont aussi la même fonction que les savoir faire et savoir dire précédents. Voilà l’acquisition, sans « apprentissage de mots ».
–> le langage est une activité. Qui dit activité humaine dit engagement d’un sujet, ici un enfant, avec tout son être, son histoire, ses émotions. On pourrait peut-être se référer aux régularités développementales des acquisitions, montrées et démontrées par maintes recherches depuis longtemps, plutôt qu’aux fonctions exécutives, processus cérébraux théorisés par des recherches récentes d’abord chez les adultes et utilisées pour les enfants par les neurologues pour trouver ce qui ne va pas (prévention).
–> les jeunes enfants ne progressent ni vite ni en accumulant beaucoup de connaissances. Ils vont lentement, mais pas du tout comme nous, ce qui nous fait penser qu’ils « sont vides ». AÏe aïe aÏe.
Les cafouillages des formations sur l’oral à l’école
Pour un formateur, s’attaquer à « l’oral en maternelle » n’est pas chose facile. Par quoi commencer?
– par le noyau dur? L’oral c’est du langage. C’est donc un processus propre à chaque sujet enfant. L’enseignant n’y a pas accès, et heureusement. Il ne peut donc juger qu’à partir de ce que l’enfant lui montre: un comportement, un geste, une réaction, ou parfois un énoncé. Et à partir de cette trace l’enseignant va faire ce qu’il peut pour encourager l’enfant à continuer sur ce chemin qui s’appelle l’acquisition. On voit qu’on n’est pas du tout sur un objectif de « structuration » comme le dit et le répète le programme actuel. D’ailleurs on ne sait pas ce que ça veut dire.
On est donc, nous professionnels, dans une zone avec participation d’un enfant, mais mystérieuse, presque secrète pour son auteur. Car les enfants n’ont pas conscience de parler mais en plus, pour certains, la prise de parole est ressentie longtemps comme une prise de risque. Ceux-là chuchotent le plus souvent, ce qui ne nous facilite pas la tâche. Alors on peut essayer de discriminer les différents aspects en jeu dans ces participations.
– par les facettes de l’oral que nous connaissons un peu avec les travaux du 20ème siècle? L’oral activité symbolique bien sûr (l’usage de la langue l’est, par définition), et actualisée dans une rencontre avec autrui (d’où parfois la crainte évoquée), mais aussi activité pragmatique (manière d’établir une relation particulière avec un interlocuteur, par exemple demander, nier), mais aussi activité plus largement sociale (on ne s’adresse pas de la même façon à tous nos interlocuteurs, et les enfants non plus, ils comprennent vite que c’est l’école), mais aussi linguistique parce que les moyens qu’on a à notre disposition, c’est toutes les possibilités que nous offre la langue parlée (depuis des énoncés ne présentant que la prosodie de dialogue qu’on est en train de tenir jusqu’à des quasi recherches mentales dans nos lexiques pour mettre l’accent sur quelque chose par exemple). On pourrait continuer.
Je suis bien triste quand je pense aux heures de recherche qui avaient abouti au titre du programme 2015, « mobiliser le langage dans toutes ses dimensions » pour évoquer un espace immense d’activités langagières différentes qui, alors que le mot langage a été maintenu en 2025, est devenu « acquérir le langage oral = vocabulaire, syntaxe, articulation, production de discours variés ». Ces aspects « savants » considérés comme des évidences par les rédacteurs du programme n’ont vraiment rien à voir avec les stratégies si intelligentes mises en oeuvre par les enfants.
Et quand on va chercher dans les Ressources sur Eduscol, on trouve les documents de 2015, avec « l’oral scriptural », notion de sociolinguistique développée par Bernard Lahire qui souhaiterait que les enseignants donnent plus de place à l’oral justement pas du tout scriptural, afin de ne pas perdre touts les enfants dont les familles parlent un oral oral… (B. Lahire, La raison scolaire, 2008).
Tout ceci pour dire qu’il n’est pas rare que les formations de maternelle sur l’oral, ne satisfont personne: ni les maîtresses qui comprennent surtout la complexité de la question, ni les formateurs (voir Elisabeth Nonnon, « 40 ans de discours sur l’enseignement de l’oral« , 2016) qui ont mouillé la chemise tout en étant conscients de l’aspect trop « théorique » de leur présentation.
Et ça cafouille tellement que si vous regardez les exemples de formation sur le « vocabulaire », vous tombez sur des mots écrits, souvent à reconnaître. Rien à voir avec la choucroute. Je rappelle que les mots n’existent que pour les adultes alphabétisés: c’est la lecture de textes écrits qui leur a fait découvrir les mots séparés par du blanc sur une page. Dans l’oral, la parole s’entend sous forme de « blocs » plus ou moins longs, très marqués par l’intonation et les pauses. Personne ne parle avec des mots. Sauf pour dire « oui » ou « bonjour ». Les linguistes non plus ne s’intéressent pas aux mots. Ramener le langage à l’utilisation de mots et de phrases, c’est considérer les parleurs comme des machines désincarnées qui savent ce qu’est un dictionnaire…
Vers une autre solution
En tant que formateur, je voudrais protéger les maîtres, je voudrais leur éviter de s’évertuer à « trouver » des situations d’oral (c’est ce qu’ils disent »), de constater que c’est toujours les mêmes enfants qui parlent (Agnès Florin l’a décrit il y a longtemps), et qu’en plus ce qu’ils disent n’intéresse pas vraiment les autres.
Je vais vous proposer une autre manière de parler aux enfants, une autre manière de les intéresser à leur propre fonctionnement intelligent, presque une autre manière de concevoir votre métier. Je voudrais que les enfants deviennent chercheurs. Et c’est parce qu’ils vont s’étonner de leurs prouesses qu’ils vont être en langage, le vrai, le beau, celui qui est dans leur tête.
à suivre
xxx