Un carnet de progrès de 2 à 4 ans

Retrouvez les deux premières années du carnet de progrès de Charles en cliquant ici.

Juillet 2018, 2 ans

Charles a soufflé ses bougies:
293-2ans-

Il ne fait plus bébé mais petit garçon, même si on ne le comprend pas toujours. Lui, c’est sûr, comprend tout. Et il se débrouille pour avoir ce qu’il veut, avec insistance. Comme lorsqu’il dit télé télé! pour demander Tchoupi, qui le captive.  C’est en effet l’âge où les enfants ont besoin de tout classer: ils vont chercher « du même », un livre de Tchoupi et une vidéo de Tchoupi, un dessin de tracteur et leur jouet tracteur, un dessin de ballon et leur ballon, etc. C’est ce qu’on appelle catégoriser en sciences cognitives, faire des catégories pour stabiliser le monde dans lequel on vit. L’activité de catégorisation est typique des enfants de 2 ans, quelle que soit leur culture et leur langue. On remarque, dans ces exemples, que les enfants associent des exemplaires réels (vrai ballon) à des exemplaires représentés (dessin de ballon) et qu’il ne s’agit pas de ressemblances. C’est toute l’activité symbolique qui est en route (je sais que c’est cet objet rond qui roule et avec lequel je peux jouer). Quel exploit!

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Aout 2018, 2 ans 1 mois

Avec le langage articulé, Charles commence à montrer sa conquête de l’énonciation. Les maîtres doivent avoir un repère à ce sujet car le fait de DIRE quelque chose en y mettant « du soi » est signe de statut d’énonciateur, et donc signe que l’enfant va très bien (belle évaluation positive).
Quand on emploie « je », quand on emploie des verbes comme vouloir, aimer, regretter, etc (des verbes de modalité), on est énonciateur. Au passage, les maîtres comprendront mieux que les enfants soient en malaise quand on leur demande de manipuler ou lire (au CP) les constructions artificielles en langue que sont les phrases. Parce qu’aucun énonciateur ne les prononce jamais. Personne ne peut dire la tortue mange la salade. C’est une phrase. Si on envisage un énoncé, on pourra entendre tiens! la tortue mange la salade! parce que c’est nouveau, ou autre chose de contextualisé.

Quand il y a énonciation, il y a du sujet parlant dans l’énoncé, quelle que soit la forme de la trace dans l’énoncé. Depuis l’âge de 1;10, Charles énonce, en s’auto-désignant, de 3 façons différentes:
1- en disant seulement un verbe de modalité sans sujet grammatical, par exemple veux camion!
2- en employant les pronoms « il » ou « tu » lorsque son énoncé appartient aux propos qu’il a souvent entendus de la part des adultes, par exemple il court! pour dire qu’il commence lui-même à faire cet exploit,
3- en employant son prénom pour signifier une opposition à toute autre personne. C’est LUI et pas quelqu’un d’autre, par exemple Charles! en prenant la cuillère parce qu’il veut manger tout seul.
Ces 3 valeurs sont des universaux de l’acquisition du langage . Tous les enfants passent par là, un peu ou beaucoup, à des âges divers, et ça dure entre 6 mois et plus de 2 ans. L’aboutissement est l’usage des formes de première personne grammaticale, en français pour nous: je + verbe, moi je + verbe, c’est moi qui, c’est moi.

Voilà un bel exemple chez Charles qui frappe chez son Papi qu’on appelle Dex. Et personne ne répond.

315bis-cest Charles!

Il recommence et crie: Dex!! c’est Charles!
Cet énoncé est extrêmement complexe. Malgré son apparence il est à la première personne et s’adresse à un interlocuteur absent en prenant son point de vue: tu peux ouvrir sans crainte, c’est moi ton petit fils.
Bravo Charles.

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Septembre 2018, 2 ans 2 mois

Sur cette vidéo, il y a d’abord une magnifique activité symbolique de « faire semblant« : Charles donne et fait donner des cadeaux à sa vache en peluche. L’interaction est parfaite car le père entre dans son jeu et va jusqu’à imiter les voix des interlocuteurs, lui et la vache. Par ailleurs on assiste à un accordage linguistique entre l’enfant et son père à propos des mots « bisou » et « joue ».
On a aussi quelque chose de très rare: le premier marqueur de temps de Charles.
Pour lui, c’est l’expression [adezâ] = « a 2 ans »,  formule qu’il a entendue à la crèche puis à la maison lors des fêtes d’anniversaire. Chaque enfant s’empare de ce qu’il peut pour dire quelque chose du temps ; il faut toujours faire la différence entre la forme d’un énoncé (elle est ce qu’elle est, peu importe à cet âge) et  sa valeur énonciative (l’activité intellectuelle qu’elle suppose).
Depuis son anniversaire, Charles utilise la  formule « a 2 ans » pour lui et ses jouets préférés, ses voitures.  Comme dans l’exemple du mois précédent, on a la fonction « moi et pas les autres » qui montre qu’il se construit bien en tant que sujet. Ecoutez le dialogue avec son père.

Je pourrais dire que pour l’enfant, c’est un marqueur, parmi d’autres, d’identité (tout comme le prénom). En dehors de lui, par contraste, tous les autres et tout le reste « a 4 ans », c’est différent. Il répond « a 4 ans » quand on lui demande l’âge de ses peluches (la vache sur la vidéo), de sa cousine qui en a 4, aussi bien que l’âge de sa grand-mère qui en a 70.
Mais il y a plus car Charles ne se contente pas de répondre « non » pour les autres, il utilise verbalement le signe 4. Or il sait par coeur la comptine 1,2,3,4 pour faire la course, depuis longtemps (lui va jusqu’à 4). Il y a donc du temps compté avec 2 ou 4: c’est un repère temporel pour lui.
Dernière remarque qui confirme des travaux de recherche anciens: les enfants commencent par construire mentalement des notions « absolues » (soit on a 2 ans, soit on a 4 ans) bien avant de construire des valeurs « relatives » (après 2 ans on peut avoir 3 ans, 4 ans…).  Sur cette vidéo, on a donc aussi les premiers marqueurs de quantité. Pour l’instant ils constituent 2 catégories:  2  ou 4.
Belle aventure à suivre….

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Novembre 2018, 2  ans  4 mois

Ce mois-ci, 3 belles inventions lexicales de Charles. Entre 2 et 3 ans, les enfants entrés dans le langage articulé « fabriquent » certains mots. Et ce n’est jamais n’importe quoi. Ils leur permettent de se faire comprendre sans problème. C’est pourquoi je n’aime pas les services partagés en TPS. A ce niveau, plus qu’à d’autres, il faut beaucoup de fréquentation des enfants pour apprécier leurs capacités cognitives et interpréter leurs énoncés.

Les inventions de Charles, ce mois-ci, sont en rapport avec les chansons, les livres et les lectures.
1ère invention: amusique pour « on chante »
Charles adore les chansons depuis toujours. Il en a entendu beaucoup, de la part de ses adultes, dans ses livres sonores qu’il va chercher souvent, à la crèche en collectif.
Le voilà dans son spectacle Meunier tu dors.

Quand il a envie de chanter, il dit amusique et chante ou demande qu’on le fasse. A cet âge, il a des idées bien arrêtées. Si on commence « ainsi font font… », il peut crier non, pas celle-là! et propose pirouette cacahuète.  Il comprend très bien le verbe « chanter », le nom « chanson » mais lui, dit amusique.  C’est son invention.

2ème invention: alire pour « un livre de ma bibliothèque »

Avec des livres et des magazines, des récits parlés et des lectures de textes, depuis l’âge de 1 an, Charles gère dorénavant très bien sa bibliothèque à la maison. Il fait l’inventaire, range, choisit, remet le livre en disant non, re-choisit et part s’installer sur son lit avec le livre. Son confort est très important, c’est un rituel. Et s’il veut qu’on l’accompagne, il dit assis là, en tapant à côté de lui. Il lui arrive même de changer de côté pour avoir plus de lumière.
Il comprend très bien le mot livre, il comprend très bien la question « tu veux que je lise? » mais quand il évoque les livres, il dit alire. En acquisition on appelle « mot-valise » ces belles inventions qui agglutinent d’autres mots: ici « on va lire » et « livre ».

3éme invention: chante pour  l’impératif « lis! »

Voilà une courte vidéo avec un papi et une mamie: ils accompagnent Charles qui feuillette un Petit ours Brun. Dans l’histoire, celui-ci demande sans arrêt quelque chose à son papa pour ne pas dormir (histoire, pipi, verre d’eau, doudou).
Charles tapote la page de gauche et dit celui-là. Il tourne la page et dit  chante celui-là. Puis il  entre dans l’histoire: il fait pipi là, tourne la page, va plus loin et revient à la bonne page, titoursbrun i dort, i ferme les yeux, là ouvert, il est ouvert (opposition yeux ouverts / yeux fermés).
Ainsi, pour Charles, en ce moment, diriger l’activité autour d’un récit illustré, c’est s’installer avec un adulte, ouvrir à la première page (il ne se trompe jamais), porter le regard page de gauche et attendre que son adulte « chante ». Ce mot vient du fait que ce qu’il entend produit par l’adulte qui lit ne ressemble pas du tout à ce qu’il perçoit quand on lui parle.
C’est une magnifique entrée dans la culture écrite.

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Décembre 2018, 2;05

Cette expérience intéressera les maîtres qui continuent à ne voir dans le principe alphabétique qu’un entraînement à reconnaître, nommer et tracer des lettres. Ce type d’activité, à forte dose en maternelle, ne sert à rien aux enfants dans leur découverte de la valeur symbolique des lettres . Et en plus, elle leur fait croire que l’écriture est d’un d’accès enfantin.

Charles vient de regarder un livre en cherchant « la lune » dans toutes les pages : ah la voilà ! , tourne les pages,  la voilà ! .

Je prends une feuille sur laquelle il a fait des « cycloïdes » avec un stylo (dessins habituels des 2 ans) et dessine une lune, puis une autre . Il est content.

Voyant sa passion pour le dessin de lune, je lui dis:  je vais écrire ton nom, je vais écrire Charles parce qu’il y a quelque chose de rigolo dans ton nom, regarde .

Je trace un C en capitale d’imprimerie : ça commence par cette lettre qui ressemble à la lune, c’est la lettre C.
Je fais ça (tracé de h en minuscule) et tout ça (je montre les 2 lettres) ça fait « ch ::: », « ch ::: « . Je bruite en allongeant le phonème.
Maintenant j’ajoute A et R (tracé en minuscule, attaché) et j’ai écrit « char », tout ça (je montre du doigt l’ensemble), ça fait « char ».
« J’écris la lettre qui fait « l :: », « l :: » (je bruite le L) et je finis (tracé de de E et S). Voilà, tout ça, (je montre l’ensemble) ça fait Charles, j’ai écrit ton nom ».

Charles est très très attentif pendant toute la démonstration. Il regarde et me demande  encore !.

Il va me le demander jusqu’à ce qu’il y ait 6 fois l’écriture de Charles sur la page.

Il me prend ensuite le stylo, dit « c’est Charles qui fais ». Il va s’appliquer en faisant de touts petits tracés, sans appuyer et en bruitant, « ch :: », « ch :: »…

Cette scène est incroyable, non pas parce que l’enfant imite un adulte mais parce qu’il simule un tracé qui est autre que le dessin (on le voit bien sur le résultat) et en bruitant. Comme si ce tracé magique, parce que c’est son nom, répondait à une activité spécifique: un bruitage particulier.
Charles est encore à la crèche, et pourtant sur le chemin de la découverte du principe alphabétique !!!

Voici la feuille, sur laquelle j’ai entouré le fameux tracé.

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Quelques jours après, la scène recommence.

Le plus incroyable est son intérêt quand il me regarde faire et bruiter. Et il le fait à son tour. C’est sûr, il n’entre pas dans le code par les lettres, mais il « sait » déjà qu’on utilise les sons de la parole pour tracer  quand on écrit. Bravo Charles!!

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2 ans et demi

C’est l’âge des enfants de TPS. Je fais un point d’étape sur cet âge si important durant lequel on va « perdre » un bébé pour « gagner » un petit enfant. Ci-dessous un court bilan sur les acquis et les procédures de Charles dans l’oral, dans son lexique, dans ce qu’on appelle les théories de l’esprit, pour dire le temps et la numération.

1- l’oral
Charles parle beaucoup et bien. Dorénavant il se fait comprendre à 80%, même par des adultes non-habituels. Il progresse énormément, notamment parce que sa particularité est d’être « répéteur ».
Pendant le brossage de dents :
Mère – hou t’as des belles dents
Charles – c’est MES dents !
Mère – ça, ça fait pas de doute
Charles – fépadoute
Je l’avais noté dans ce journal avant 2 ans et c’est très très intéressant. Charles  s’empare de la fin des énoncés qui lui sont adressés et en « fait son miel ». Je rappelle que les enfants utilisent des procédés très différents dans ce démarrage verbal : certains ne disent rien puis se mettent à parler du jour au lendemain en produisant des énoncés complexes, certains font des essais permanents, parfois jusqu’à produire une « langue » fluide mais inintelligible pour les adultes, certains imitent très bien la « musique » de la langue et ils semblent chantonner sans éléments linguistiques repérables, etc. Toutes ces différences individuelles s’estompent et ne sont plus repérables en fin de PS. Ce qui est à retenir est que dans tous les cas, ils n’apprennent pas de « phrases ». Ils empruntent des « morceaux » de ce qu’ils entendent et à partir de ces matériaux, ils construisent / reconstruisent des énoncés. Bien sûr non consciemment. D’où les jolis énoncés de Charles comme : oh ! il est s’en est allé le soleil ! ou, en m’entendant lui dire que je ne connais pas son livre, me demandant : tout le monde le connaît pas?

2- le lexique
Là aussi il faut abandonner les théories simplistes comme celle qui consisterait à dire des listes de mots illustrés aux enfants pour qu’ils les apprennent. Non, les enfants n’apprennent pas des mots mais des « désignations » à propos de choses qui les intéressent ET qui sont données par un adulte aimant. Et oui ! Tout se joue dans la relation. Et Charles est encore petit, il y est très sensible. Et s’il est répéteur c’est qu’il a une confiance illimitée dans les adultes avec qui il joue et parle. Par ailleurs, il a une mémoire impressionnante : alors que je lui ai dit un jour, « devant la voiture c’est le capot, tu vois, on l’ouvre pour réparer le moteur », il me dit 15 jours plus tard : c’est dans le moteur, le capot pour réparer. On remarque que pour l’instant les « mots de l’espace » sont compris et pas encore produits. Il utilise « dans » pour derrière, à côté, sur, avec.
Il connaît énormément de noms d’animaux, d’objets et notions usuelles : il apprend ça dans les interactions avec des adultes et les livres imagés ou les sorties (voilà l’effet du milieu favorisé qu’hélas tous les enfants n’ont pas la chance d’avoir). Son expertise lexicale va jusqu’à employer, sans se tromper, des désignations de ce qu’il n’a jamais vu dans le réel ou à la télé: une baleine, la neige, un tracteur…L’activité symbolique le fascine. Il a envie de tout « connaître » (c’est le mot qu’il utilise, moi je connais).

3- les théories de l’esprit
Je viens de dire que l’usage des symboles est d’une grande facilité pour Charles (on a même vu, le mois dernier, qu’il s’intéresse à l’écriture de l’adulte). Ses activités de « faire semblant » sont permanentes : allez le papa et la maman (figurine) i prend la voiture, i va à Sarlat, allez bon voyage…Mais il y a plus car il peut prendre le point d’autrui dans le simulacre, c’est une forme de théorie de l’esprit (pensée de la pensée). Il installe son ours à table et lui donne à manger. Il s’arrête, approche sa tête de celle de l’ours comme s’il l’écoutait parler et me dit i demande si i peut faire semblant. Magnifique !!
Il sait demander à quelqu’un s’il est triste, s’il a bobo, s’il est content. Il ne sait pas encore jouer à se cacher ni à chercher quelque chose de caché. Il ne comprend pas le mot « devine ». Tout ça va se construire jusqu’à 4 ans. Pour l’instant et pour lui (et c’est là aussi différent d’un enfant à l’autre), les sensations et les connaissances sont premières.

IMG_1142[1]Ici il parle à sa peluche: tu es gros mais tu es gentil

4- le temps
Il emploie, dans le contexte d’un énoncé temporel des expressions comme demain, après, samedi-dimanche (toujours attachés) et dit toujours qu’il 2 ans. Quand il n’a pas envie de faire quelque chose qu’on lui propose, il dit tout à l’heure. Il dit aussi c’est fini Noel.
Voilà de belles bases pour commencer à se repérer.
5- la numération
Il « sait » que ce que nous appelons la comptine numérique a un rapport avec la quantité. Il comprend « tu comptes ? ». Son énumération « s’allonge »: il disait 1,2,4 autour de 2 ans, il dit maintenant 1, 2, 3, 6, 9. Voilà une scène que j’adore avec un bateau contenant des paires d’animaux. Il le vide et le remplit sans arrêt.
moi – houlala t’as beaucoup d’animaux !
Charles – (prend une girafe) un… (s’arrête et me regarde)
moi – ah tu veux que je compte, un, deux,
Charles – (il continue) trois (prenant un zèbre), six (prenant une poule), neuf (prenant un éléphant)
Il joue ensuite longtemps et, à un moment, cherche le deuxième éléphant : où il est le 9 ? je veux l’autre 9 !
Dans nos savoirs savants, on dit que dans ce jeu, Charles attache le signifiant « neuf » (la forme linguistique) au signifié « éléphant » (le sens). Ce n’est pas un nombre mais ça a à voir.

Aux maîtresses de TPS je souhaite montrer à quel point leurs élèves apprennent cette année-là. Et c’est aussi à cause de cette activité cognitive permanente que, le soir, ils sont épuisés.

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