Un carnet de progrès de 3 à 4 ans

Retrouvez le carnet de progrès de Charles de 2 à 3 ans en cliquant ici.

Aout 2019, 3 ans

Charles a eu 3 ans le 21 juillet et a soufflé ses 3 bougies.

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Il sait montrer 3 doigts quand on le lui demande, « sait » que c’est plus que 2, alors que la « comptine numérique » reste tâtonnante : 1, 2, 3, 4, 8, 9.

Il parle très bien, se fait comprendre par tout le monde et il est très bavard.

J’ai choisi de montrer ici deux grandes avancées cognitives sur cette période, l’une concernant son sens de l’humour, l’autre relative à l’énonciation. Ces zones de « travail » pour lui nécessitent des éclaircissements théoriques et c’est volontaire de ma part afin d’illustrer l’intrication théorique-pratique que nécessite la formation à ce métier d’enseignant en maternelle. Faute de ces outils pour comprendre et interpréter, on s’en tient à des lieux communs.

Les blagues

Bien sûr, le milieu familial a joué fortement dans cette nouvelle aptitude. La surprise vient du fait que Charles en a l’initiative par le langage et que ça le fait beaucoup rigoler. On peut donc interpréter ces « jeux » comme une forme de « théorie de l’esprit » (livre page 65) puisqu’il choisit ce qu’il dit pour faire rire l’interlocuteur en prenant son point de vue et le faire rire par surprise. La vidéo ci-dessous fait suite à un moment où il vient d’attribuer des noms rigolos aux représentations du cahier de coloriage. L’adulte lui demande s’il va recommencer et il alterne les désignations normales avec les désignations décalées : il a alors son sourire coquin.

Il peut faire des blagues dans des situations très différentes. Exemple :
Père – alors Charles, t’as passé une bonne de semaine de vacances ? Combien tu lui mets sur 10 ?
Charles – (réfléchit, puis sourit) deux !
Père – (rit) et à Papi qui s’est bien occupé de toi, tu lui mets combien sur 10 ?
Charles – (rigole carrément !!) deux !!

Conséquence pédagogique
J’encourage vivement les enseignants à habituer les enfants à entendre des blagues. C’est bon pour eux ! Les prévenir en PS et en début de MS puis ne plus les prévenir pour repérer les enfants qui ne comprennent pas. Exemple en PS, je vais vous faire une blague. C’est l’heure de la récréation, on va mettre les pyjamas et aller au dodo. Exemple avec les plus grands, c’est l’heure de la cantine, aujourd’hui vous allez manger de la baleine

L’énonciation

On a vu qu’on avait des traces d’énonciation dans le discours de Charles à 2 ;01 : il utilisait des pronoms (je, tu, il), des verbes de modalité sans sujet grammatical (veux, peux pas) ou son prénom pour s’auto-désigner (Charles !). Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il s’agit d’une des plus grandes avancées de la linguistique au 20° siècle. En France, entre 1958 et 1965, Emile Benveniste[1] théorise la nature de l’énonciation en explicitant
– la propriété subjective de l’activité langagière,
– l’existence inhérente du temps présent dans tout discours (moment précis de la parole).
Dans sa formalisation, Antoine Culioli dit que tout énoncé est repéré en S et en T. S désigne le sujet psychologique qui dit (avec « je » entre autre) et T renvoie au repérage spatio-temporel  parce qu’on utilise de nombreuses formules spatiales pour évoquer du temps, comme dans « à la crêche, j’ai fait du vélo ». Dire qu’un enfant « sait » parler, c’est pouvoir le comprendre parce qu’il parle comme nous, avec des repérages clairs en S et en T. Je cite souvent un enfant de petite section qui vient dire à la maîtresse, dans la cour « y’a qu’unqu’un qui a tapé qu’unqu’un ». Si elle lui dit demande où ?. Il montre son bras (endroit tapé). Et le malentendu s’installe. A partir du moment où un enfant peut situer ce qu’il dit par rapport à lui et dans l’espace-temps, il est énonciateur « complet ». D’où la vidéo qui suit.
Charles est dans le sud de la France et échange en message vidéo avec sa maman restée à Paris. Alors qu’il la voit, il lui demande où elle est : belle prouesse car quelques mois auparavant, il aurait pleuré, ne comprenant pas qu’il ne puisse pas la toucher tout en la voyant. Il va faire encore plus en lui demandant  « et après tu nous rejoins à F ? ». F désigne un lieu de région parisienne, domicile de ses grands-parents. Tout est repéré par rapport au moment de parole présent (et après) et à l’espace présent (tu nous rejoins). C’est dire à quel point le langage est une question de représentations mentales : Charles anticipe un futur dans lequel il se représente sa mère dans un lieu où il n’est pas et où elle n’est pas, et dans lequel ils vont se retrouver. Bravo !!

Conséquence pédagogique
Et si l’école faisait quelque chose pour les enfants qui n’ont pas la chance de vivre des interactions aussi complexes ? Avec des vieux téléphones portables et des abonnements de quelques euros, on pourrait envisager des jeux, dès la PS, pour leur apprendre à répondre au téléphone, d’abord en présence de l’interlocuteur, puis à distance dans l’école (il faut alors poser des questions pour savoir qui appelle et où il est). [1] Problèmes de linguistique générale, tomes 1 et 2, Gallimard.
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Septembre 2019, 3 ans 1 mois

Charles est rentré en Petite section le 5 septembre. Tout s’est bien passé. Il y va avec une copine, Louise.
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Quelques jours après :
moi – alors, ça va bien l’école ?
Charles – oui
moi – comment tu trouves ta maîtresse ?
Charles – (réfléchit) belle !!
Donc c’est gagné. Je suis sûre que tous les enfants qui se sentent bien à l’école trouvent « belles » leurs maîtresses.
Cette nouvelle collectivité, si évoquée par l’entourage, semble avoir fait « grandir » Charles. Il lui arrive de parler comme un adulte. Voilà un exemple.
moi – dis-moi, qu’est-ce que tu fais pendant la récréation ? tu joues ?
Charles – non. Je m’assois sur un banc et je réfléchis.
moi – ah mais c’est parce que tu as pas encore de copains. Mais tu m’avais dit que tu étais copain avec Gaston. Alors Gaston, lui, i joue en récréation !
Charles – non. I s’assoit sur un banc et i réfléchit.
Bon, on en saura plus dans quelque temps…

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